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Réflexion sur l'usage de l'esprit plutôt que de la force.

Réflexion inspirée d'un commentaire de Yang Cheng-fu concernant l'expression

« Utilisez l'esprit, pas la force » tirée du Traité sur le taijiquan [tai chi chuan].


Ce texte, paru pour la première fois en 1925, est extrait des instructions orales de Yang Cheng-fu telles que transcrites par Chen Wei-ming dans T'ai-chi ch'uan shu (l'art du tai chi chuan). Il traite de dix points importants dans la pratique du tai chi dont celui qui nous intéresse ici, le point numéro six : « Utilisez l'esprit, pas la force ». Voici ma traduction du texte: *


« Utilisez l'esprit, pas la force. Pour citer le Traité sur le Taijiquan, on doit compter exclusivement sur l'esprit [yi, intention, conscience] et non sur la force brute [li]. Dans la pratique du taijiquan tout le corps est détendu. Si nous pouvons éliminer jusqu'au plus petit élan [jing] maladroit, qui crée des blocages dans les tendons, les os et les vaisseaux sanguins et qui restreint notre liberté, alors nos mouvements seront légers, agiles, circulaires et spontanés. Certains se demanderont comment on peut démontrer de la puissance sans utiliser de force brute. Le corps humain possède des canaux tout comme les cours d'eau qui sillonnent la terre. Quand les canaux et rivières ne sont pas obstrués, alors l'eau coule librement. De même, quand les canaux du corps, ou méridiens, sont ouverts le qi circule. Si des raideurs bloquent les méridiens, le qi et le sang seront entravés et nos mouvements ne seront plus agiles; il suffit alors de tirer un cheveu pour que tout le corps en soit ébranlé.** À l'inverse, si au lieu d'utiliser une une force brute [li] nous utilisons l'esprit [yi, intention, pensée], alors où que l’esprit aille, le qi l'accompagne. Ainsi, quand le qi et le sang coulent sans entrave, pénétrant quotidiennement tous les passages du corps entier, nous accédons après une longue pratique à une véritable puissance intérieure [neijing]. C'est ce qu'entend le Traité sur le taijiquan par « De la souplesse et de la plus grande douceur naît la résistance et la dureté la plus haute ». Les bras de ceux qui ont maîtrisé le taijiquan par une pratique assidue sont comme de l'acier dissimulé dans du coton, extrêmement lourds. Quand les adeptes des écoles externes utilisent la force brute [li], cette force se manifeste clairement. Mais dès qu'ils cessent de l'utiliser , ils deviennent légers et instables [« flottants »]. On voit donc que leur force est une forme d'énergie externe et superficielle. Si vous employez la force brute [li] au lieu de la conscience [yi] vous serez aisément contrôlé, ce qui n'est pas digne d'éloges. »

La première fois que j'ai lu ce passage (c'était dans les premières années de mon apprentissage du tai chi chuan), je n'y ai pas compris grand chose, en partie parce que je ne comprenais pas les concepts utilisés dans la tradition des arts internes chinois. Que veut-on réellement dire par qi et méridien, ou encore par puissance intérieure?

Dès le premier paragraphe il nous donne le premier élément pour comprendre les principes du taijiquan. « Dans la pratique du tai chi tout le corps est détendu ». Il ne veux pas dire par là que le corps est mou, ou sans structure. Ce qu'il veut dire, précisément, c'est que nous n'utilisons que le strict nécessaire de notre force musculaire, car une grande partie de nos muscles restent détendus, alors que nos os s'alignent pour former une bonne structure. D’où vient alors la force pour maintenir cette structure et pour nous mettre en mouvement?

Nous pourrions dire que, si les tendons et tissus conjonctifs sont comme le lit d'une rivière, alors le qi qui accompagne l'esprit est comme l'eau de la rivière.

Dans le contexte du tai chi chuan, s'étirer veut dire mettre en relation toutes les parties du corps. Quand j'allonge mon bras vers l'avant, je veux mettre les doigts en relation avec la paume, la paume en relation avec le poignet, le poignet avec le coude, et ainsi de suite. C'est le deuxième principe et le début de tout le travail qui va suivre. Dans le même ordre d'idée, Maître Moy nous disait que « quand la colonne vertébrale s'étire, tout le reste suit ». D'autre part, si je ferme les yeux et qu'en m'étirant je prends conscience de chaque lien, de chaque partie en relation avec les autres, je sens que mon esprit peut faire bouger mon corps en allant chercher le maximum d'étirement dans un endroit donné. En fait l'esprit se comporte un peu comme un liquide qui coule le long de nos tendons et qui non seulement en rapporte des sensations, mais peut aussi contribuer au mouvement. C'est l'allusion que fait Yang Cheng-fu en parlant des cours d'eau qui sillonnent la terre. Beaucoup de ceux et celles qui participent à mes classes en ont fait l'expérience. Et donc, en connectant chaque partie du corps l'une à l'autre par l'étirement des tissus conjonctifs, nous commençons progressivement à ressentir un certain mouvement intérieur qui met en jeu des structures profondes du corps. Ces sensations sont, en grande partie, subjectives mais non moins réelles.

Yang Cheng-fu nous révèle : « où que l’esprit aille, le qi l'accompagne ». En chinois, l'expression qi est un mot passe-partout qui aide à désigner plusieurs notions, comme l’air, les gaz et par association les énergies, que ce soit celle du vent ou de l’électricité - voir les notes ci-dessous***. Dans le contexte du taijiquan, le qi est un terme qui décrit les forces et les mouvements qui se manifestent en nous après un long apprentissage. Sans vouloir réduire la nature du qi à un phénomène strictement sensoriel, je trouve le concept utile parce qu'il permet d'évoquer des sensations difficiles à décrire et nous sert à mieux comprendre la pensée des maîtres et à communiquer entre nous.


Pour ce qui est de l'esprit, Yang Cheng-fu le perçoit en rapport constant avec le corps par l'intermédiaire des méridiens qui sont en quelque sorte l’extension de la conscience dans le corps. Pour lui, tout imprégné de sa culture chinoise, l'idée que l'esprit et le corps ne font qu'un va de soi. La cosmologie taoïste exprime même l'idée que l'univers est, ultimement, un produit de la conscience. L'usage excessif des muscles nuirait non seulement à l'agilité mais aussi au développement d'une force beaucoup plus efficace qui permet de contrôler n'importe quel adversaire qui utilise un système basé sur l'usage de la force brute. Il s'avère que l'esprit arrive difficilement à faire le lien entre les muscles, alors qu'il est beaucoup plus aisé de suivre une chaîne d'étirement à travers les tendons et tissus conjonctifs. Avec de la pratique, on arrive éventuellement à sentir très profondément toutes les parties du corps en même temps, comme liées entre elles par un réseau tangible. Le qi, adhérant à l'esprit, en vient ainsi à imprégner toutes les parties de notre être.


Nous pourrions dire que, si les tendons et tissus conjonctifs sont comme le lit d'une rivière, alors le qi qui accompagne l'esprit est comme l'eau de la rivière. Le qi, qui est mouvement et puissance, accompagne l'esprit qui pénètre chaque partie du corps. Le qi n'est donc pas une force brute mais une énergie informée, plus apparentée au courant qui circule dans les circuits d'un ordinateur qu'au courant que l'on utilise dans nos maisons. C'est à force d'explorer et d'imprégner le corps avec notre esprit, jour après jour, que se révèle à nous cette énergie qui semble émaner de notre for intérieur. Et donc, si au lieu de raidir mes muscles, je les détends, et qu'à la place j'étire mes tendons en les reliant et en étant conscient de chaque partie de mon corps, mes mouvements deviennent l'expression d'une force intérieure agile et spontanée. Celle-ci se manifeste à travers les chemins où coule ma conscience. Étrangement, ce que je ressens au tai chi me fait penser à ce que je ressens quand, au piano, je sens mes doigts devenir le prolongement de la musique que je veux exprimer. Le taijiquan, en véritable « art interne », s'exprime par la volition du cœur, dans l'unité complète du corps et de l'esprit. * Traduction inspirée de l'anglais : T'ai-chi Touchstones : Yang Family Secret Transmissions; Compilation et traduction de Douglas Wile; Publié par Sweet Ch'i Press, Brooklyn, N.Y.; 1983

** Cette allusion n'est pas surprenante puisque, parallèlement, la médecine chinoise traditionnelle associe de nombreux troubles de santé à des blocages ou à la stagnation de la circulation dans les méridiens ou les organes.

*** En mandarin on utilise le mot qi 氣 dans un grand nombre d'expressions telles que : le souffle, l'air [en mandarin on dit : le qi du vide], différents gaz dont le gaz naturel [le qi naturel], le climat [le qi du ciel]. On l'utilise aussi pour parler de l'humeur [petit qi pour radin, croissance de qi pour la colère], et aussi de l'attitude [le qi de volonté pour résolu, le qi de la paix pour aimable]. Le qi se retrouve dans la parenté [le qi du sang] et aussi dans plusieurs types d'énergies [ le qi électrique, le qi vapeur]. Le qi doit sans doute son succès à l'antique conception philosophique du qi comme principe universel qui imprègne le cosmos, et qui est aussi présent à l'intérieur des êtres vivants. L'idée du qi en tant que principe lié à la vitalité est donc ancienne. Avec le temps, on a élaboré sur ce concept une théorie des réseaux de circulation de qi dans le corps (les canaux et méridiens) et l'on s'en est servi pour analyser des symptômes et poser des diagnostics en médecine, ou encore décrire des processus ou des sensations, ou expliquer des résultats dans différentes gymnastiques internes, etc. Dans le contexte du Qigong , on attribue plusieurs qualités au qi et on distingue deux catégories : le yin qi et le yang qi. Ces deux formes se ressentent différemment dans le corps et ont des fonctions complémentaires. Dans le contexte des arts martiaux internes, l'utilisation du mot qi relève d'une longue tradition. Le concept de qi permet de poser sur les mouvements un regard qui ne se limite pas à leur stricte description physiologique, mais englobe aussi les perceptions subjectives du corps et des qualités de mouvement permises par un long entraînement. On allie d'ailleurs le qi à la volition, à l'intention intérieure manifestée dans les gestes continus, et donc à toutes les sensations qui les accompagnent. (Merci à Philippe Gagnon de Taichi nuances pour ses traductions du mandarin et ses commentaires sur ce mot singulier.)

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